We’re the ones on a tank, Valeria Vicente

Valeria Vicente est une jeune artiste vidéo et graphiste mexicaine basée à Mexico. Dès l’âge de 14 ans, elle met ses compétences au service de la photographie numérique, mais la danse et le chant classiques ont aussi été des éléments clés pour faire évoluer son travail en temps réel dans le cadre de spectacles live. Son travail de vidéaste expérimentale s’inscrit dans le spectre de l’action performative analogique et de la virtualité qui répare l’usure de la mémoire personnelle et collective à l’origine de souvenirs déformés qui « corrompent l’information. » Son travail combine la création et la réappropriation d’éléments vidéographiques qui lui appartiennent ou qu’elle a trouvés.

Valeria Vicente

Comment décrirais-tu l’art numérique ?

« C’est une très bonne question, je trouve ça important de s’interroger sur le sens des mots. Ils sont très significatifs pour moi. Je pense que le numérique désigne un type d’art très spécifique qui suppose l’intervention de mediums technologiques dans le processus de création.

Yearning, Valeria Vicente

En ce qui me concerne, j’aime beaucoup faire des choses de mes mains, de mes doigts, j’aime vraiment le côté performatif de l’exercice. J’utilise mes mains tous le temps, quand j’enregistre mes vidéos, quand je travaille sur mon ordinateur. Je pense donc en fin de compte que la définition de l’ « art numérique », c’est l’intersection entre la technologie et les choses faites à la main. »

Qu’est-ce qui t’a poussé à faire de l’art numérique ? Qu’est-ce qui t’anime dans l’exploration des nouveaux médias ?

« L’art est quelque chose qui a toujours fait partie de moi. Quand j’étais petite, je chantais, et je chante encore aujourd’hui d’ailleurs. J’avais même un groupe de musique, et je faisais de la danse classique aussi. J’aimais m’exprimer avec mon corps. Je n’avais donc jamais eu de réelle difficulté à trouver une façon de m’exprimer.

Puis j’ai commencé à rêver de devenir photographe professionnelle. Un jour, j’ai eu un bel appareil photo, je me suis alors pleinement investie dans la photographie, mais mon appareil a fini par se casser complètement. C’était particulièrement contrariant dans la mesure où je n’avais pas de quoi en acheter un nouveau. J’ai donc réfléchi à une alternative et je me suis dit qu’après tout j’avais encore on téléphone portable et mon ordinateur. Je n’étais ni une experte en informatique, ni une programmeuse ou autre, mais j’avais ce besoin de m’exprimer par le prise d’un medium quel qu’il soit. Mon ordinateur, c’était le seul medium dont je devais, et je m’y suis donc accrochée. Et puis ça m’a plu, et aujourd’hui j’aime vraiment ce que je fais. Si je me suis orienté vers l’art numérique, c’est donc parce que j’avais des supports exploitables de façon artistique juste sous les yeux. 

Je pense que ce qui fait de quelqu’un un artiste, c’est avant tout sa capacité à trouver un moyen par lequel il parvient à partager ce qu’il pense et ce qu’il ressent. Aujourd’hui, je me décrirais donc plus comme une artiste visuelle que comme un artiste numérique exclusivement. Mais si je devais être plus précise, en ce moment, je me décrirais plutôt comme un vidéaste, et peut-être que plus tard je reviendrai à la danse, je ne sais pas… » 

90s, Valerie Vicente

Quels sont tes outils en tant qu’artiste numérique ? Quelle est ta technique ?

« Généralement, je ressens une impulsion créatrice, une envie de créer quelque chose, sans avoir d’idée précise de ce que cela va être. Je prends le paramètre de l’expérimentation très à cœur, car avoir une idée précise en tête reviendrait à me définir de la même façon qu’un cinéaste qui prévoit de faire un film sur tel ou tel sujet précis, capable de se dire « voilà exactement ce qui va se passer dans le film. » Je préfère me laisser guider par mon instinct.

Tensión, Valeria Vicente

J’aime vraiment enregistrer des choses avec mon téléphone, qu’il s’agisse des rues de Mexico city ou des fleurs de ma mère par exemple. Le seul critère est que ce que je film ait pu attirer mon attention. Puis je passe en revue mes vidéos et y ajoute des éléments très performatifs. J’aime bouger la caméra, tourner en rond, suivre le sujet, aller et venir… toutes ces choses qu’un réalisateur ne ferait généralement pas dans un film. 

Ensuite, j’essaie de trouver un sens à toutes ces images. J’aime le trouver a posteriori parce que parfois je me rends compte après coup que l’ensemble de mon travail possède un caractère beaucoup plus poétique que je ne le pensais. Très souvent, j’ajoute aussi une composante musicale à mes œuvres. Il s’agit globalement de musique expérimentale, de la techno la plupart du temps. Je trouve que c’est le style qui correspond le mieux au langage de mes images. Je trouve que la sonorité très technologique de cette musique accompagne bien mon travail. Sur ce point, j’aime collaborer avec des amis musiciens. J’ai en tête leur styles musicaux respectifs, et en fonction de ce que je veux exprimer, je vais appeler une personne différente. »

Quel est ton parcours ? As-tu suivi une formation spécifique ?

« Après le lycée j’ai réalisé un BA in Humanities & Art Studies (licence en sciences humaines et art). J’ai eu de très bons professeurs, et cela m’a beaucoup plu. A tel point que j’ai voulu m’inscrire en école d’art à Mexico, moi qui vivais jusqu’alors en province. Mais mon père dont je n’étais pas très proche à l’époque et qui préférait que je m’oriente vers une carrière moins « incertaine » n’était pas d’accord avec ça. J’ai décidé de couper la poire en deux d’étudier le design en communication graphique. Je n’aimais pas ça au début, mais ensuite j’ai rencontré mon petit ami, Guillermo Olivera, qui est musicien, ainsi que ses amis, qui travaillaient dans le spectacle vivant et faisaient alors de la musique en direct pour des films muets lors de « ciné-concerts ». J’ai notamment rencontré Jael Jacobo qui m’a montré son travail, des performances de « cinéma en direct », film 16mm, projecteurs vintage et musique en direct.

Ça a été un déclic. J’ai commencé à voir les choses très différemment et à me considérer comme une personne capable d’apporter quelque chose à la communauté artistique. Je me suis dit que je pouvais le faire, ou que je pouvais au moins essayer. Et le fait de côtoyer des gens qui le faisaient déjà m’a permis d’y croire. Et si quelque chose échouait, au moins je serais avec mes amis, je ne serais pas seule. J’ai aussi rencontré Irinea Perez-Santaella et je lui ai dit que je voulais faire des visuels en direct, elle m’a appris quelques trucs, tout comme Jael et Guillermo. C’est comme ça que tout a commencé. »

Chill in – Chill out,Valeria Vicente

Quelle est ta source d’inspiration ?

« Certaines choses ou lieux du quotidien m’inspirent beaucoup. Mais plus globalement, la vie elle-même est ma principale source d’inspiration. Je me sens très chanceuse d’avoir la vie que j’ai, de me trouver ici, à Mexico. J’aime cette ville, j’aime les gens qui y vivent, et c’est comme un jeu de deviner qui est fou et qui ne l’est pas ou si leur folie est mauvaise ou non, mais je sens que la mienne l’est et tout ça me plaît.

Fondamentalement, force est d’admettre que je suis quelqu’un de romantique. Je crois en l’amour, en la beauté. J’aime mes parents, j’aime les fleurs de ma mère, j’aime mon petit ami, j’aime Mexico. C’est tout cela qui me fait avancer. Si je n’avais pas tout cet amour, je n’aurais même pas le temps de penser à l’art. » 

Des projets que tu aimerais mettre en avant ?

«Cateye nous présente une loop (c’est-à-dire une boucle) d’une mise en beauté. Plus précisément, il s’agit d’un tutoriel sur les yeux de chat, mais au fur et à mesure que la boucle se déroule, l’image s’effondre sur elle-même. Le message que j’ai voulu faire passer est le paradoxe entre la satisfaction que l’on peut éprouver en se sentant glamour lorsqu’on se dessine un œil de chat parfait, et la fatigue que l’industrie de la beauté nous impose. »

Cateye, Valeria Vicente

Relámpagos, Valeria Vicente

« Relámpagos est une œuvre qui porte sur nos peurs et nos espoirs les plus profonds, qui ont tendance à aller et venir. Ces sentiments ont tendance à nous éclairer ou à nous briser, ils viennent de différentes directions et ont une résonance particulière dans notre vie et ne cessent de changer, ils s’inversent, jusqu’à parfois devenir bien sombres. »