Photo du Musée Pablo Picasso, © My B.

Le mois dernier, nous vous avons fait part des dix expositions qui avaient véritablement attisé notre curiosité, notre envie et notre excitation à l’idée de pouvoir enfin retourner dans nos bien aimés musées. 

Aujourd’hui, nous avons voulu reproduire l’expérience, mais en allant un peu plus en profondeur dans nos descriptions en vous parlant de trois expositions véritablement coup de cœur pour ce printemps et été 2021.

Picasso-Rodin, au Musée Pablo Picasso

La première exposition dont nous souhaitons vous parler aujourd’hui est celle proposée par le Musée national Picasso-Paris, qui s’associe pour l’occasion au Musée Rodin. Ce sont donc les œuvres de ces deux monuments historiques qu’incarnent Auguste Rodin (1840-1917) et Pablo Picasso (1881-1973) qui nous sont proposées simultanément dans le but de nous offrir une lecture croisée de leur travail.

A gauche, Le Baiser de Pablo Picasso, et à droite, Le Baiser d’Auguste Rodin

Une idée essentielle de l’expressionniste Auguste Rodin consiste à revendiquer la nécessite d’une forme de mensonge pour pouvoir représenter la vérité du corps et de son mouvement. Selon lui en effet, toute surface est en réalité une profondeur, un support pour pouvoir dévoiler « ce qui se développe en profondeur sous la peau ». Il illustre cette idée en citant Le Derby d’Epsom de Géricault par exemple, dans lequel les chevaux adoptent une position impossible mais en précisant que c’est précisément cette modulation de la réalité qui permet de rendre justice au « rayonnant aspect de la chair vivante. »

Le cubisme de Picasso donne quant à lui un nouveau visage à la peinture, qui jusqu’alors respectait les codes de l’imitation de la réalité. Tout devient alors question de déconstruction, défiguration, au point où la représentation du réel se fait désormais par un prisme que l’on pourrait parfois qualifier de monstrueux.

Il en découle une exposition particulièrement pertinente quant à la façon de comprendre comment pour ces deux artistes, le beau n’est pas relatif à l’esthétique de la juste proportion, mais plutôt à l’esthétique du mensonge, de la déformation, qui lui seul sera capable de révéler la vérité, et donc le beau. « Il n’y a qu’une seule beauté, celle de la vérité qui se révèle », pour reprendre les mots de Rodin. Cette exposition, c’est donc l’opportunité d’observer comment la beauté se réalise exemplairement dans le corps humain tel qu’il est représenté par ces deux artistes emblématiques de la fin du XIXème – début du XXème siècle.

Magritte / Renoir, Le surréalisme en plein soleil, au Musée de l’Orangerie

Le nom de l’exposition est une réjouissance à lui seul, et très à propos dans ce contexte de retour aux beaux jours et de la nouvelle bouffée de vitalité qui nous est donnée de vivre depuis plusieurs semaines. C’est donc avec un grand enthousiasme que nous nous sommes rendus dans cette exposition qui propose un parallèle particulièrement pertinent entre le travail d’Auguste Renoir (1841-1919) et de René Magritte (1898-1967).

La moisson, René Magritte

Femme nue couchée, Auguste Renoir

Auguste Renoir est un peintre impressionniste à ces débuts, puis plutôt réaliste à partir des années 1880. Il est célèbre pour son art riche en lumière, en bucolisme, en sensualité, en convivialité… Il écrit d’ailleurs très bien que ce qu’il aime, « c’est la peau, une peau de jeune fille, rosée et laissant deviner une heureuse circulation. Ce [qu’il] aime surtout, c’est la sérénité. » Ce peintre du bonheur crée donc des œuvres tant réalistes que réjouissantes, une sorte d’ode à joie et à sa simplicité.

Pour le surréaliste Magritte en revanche, la conviction qu’on lui connaît plus généralement est l’idée selon laquelle la création esthétique devient l’une des modalités de la levée du refoulement. Cela se traduit notamment par un esthétique subversif qui consiste à dissocier l’objet représenté de son existence propre, de sa richesse ontologique. La célèbre pipe de Magritte fait à ce propos figure d’exemple. L’idée principale de son travail consiste en effet à revendiquer l’idée selon laquelle la vérité qui se dévoile dans l’art dépasse de très loin la vérité qui consiste en l’adéquation du signe avec la chose. C’est en effet par la déconstruction que l’artiste fait jaillir des vérités inédites, troublantes et inattendues, ce qui participe à les rendre criantes de vérité.

Ceci étant dit, il peut paraître incongru d’avoir fait le choix d’établir un parallèle entre ces deux artistes en apparence si différents lorsque l’on considère leurs inclinaisons artistiques respectives. Il est de fait d’autant plus délicieux de découvrir une période peu connue de la vie de l’artiste, et la façon dont il s’est largement inspiré de Renoir à un moment précis de sa vie, lors de la Seconde Guerre mondiale. En effet, de 1941 à 1947, Magritte choisit de travailler la joie, la vie dans sa meilleure acception, et s’inspire pour cela très largement du travail de Renoir. Selon Cécile Debray, directrice du Musée de l’Orangerie, « c’est une manière de répondre à la période angoissante. Il crée une peinture réparatrice animée par une vision conjuratoire. »

La préméditation, René Magritte

A cette occasion, il produit une cinquantaine de tableaux, des gouaches et des dessins illustrant aussi bien Sade qu’Éluard et bien d’autres artistes encore. Cette période créative sera véritablement charnière dans la vie de l’artiste, tant et si bien qu’il fera de sa « période Renoir » un projet de réforme du surréalisme. Il écrit à André Breton en 1946 à ce sujet, dans un manifeste intitulé « Manifeste pour un Surréalisme en plein soleil », d’où vous l’aurez compris le nom de l’exposition.

Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière, Olivier Ratsi, à la Gaité Lyrique

Nous avions tout particulièrement hâte de découvrir cette exposition qui a nos yeux était la promesse d’une expérience hors du commun, un bijou de l’art numérique si cher à notre cœur. Une chose est sûre, nous n’avons pas été déçus. Pour notre plus grand plaisir, la Gaîté Lyrique a en effet ouvert ses portes à Olivier Ratsi, un artiste hors du commun qui crée en se fondant sur l’expérience de la réalité et de ses perceptions. De fait, les notions qu’il travaille le plus sont la perception de l’espace, la lumière, la couleur et le temps, et ce dans le cadre d’installations numériques immersives étonnantes. Plus précisément, ses dispositifs artistiques lui permettent de déconstruire nos repères spatio-temporels grâce à la technique de l’anamorphose, qui constitue le cœur de cette exposition.

 

Photographie de l’exposition d’Olivier Ratsi à la Gaité Lyrique, © Martin Argyroglo

Ce faisant, il rend l’expérience des spectateurs d’autant plus intense qu’elle les renvoie eux-mêmes à leur incarnation et à la façon dont ils habitent le monde, mais aussi dont ils le perçoivent. L’exposition d’Olivier Ratsi rappelle en effet les spectateurs à leur situation, à leur façon de percevoir l’œuvre en tant qu’habitants d’un corps qui possède des yeux et une perception elle-même singulière. En somme, cette exposition particulièrement réussie est riche des opportunités et des singularités que l’art numérique permet : une inversion du rapport sujet-objet du point de vue du spectateur. Autrement dit, c’est par la seule corporéité du public que l’exposition prend sens puisque c’est le sujet principal sur lequel elle s’exerce et se reflète.

Photographie de l’exposition d’Olivier Ratsi à la Gaité Lyrique, © Martin Argyroglo

En ce qui concerne le nom de l’exposition, il s’agit d’un hommage rendu à Michel Audiard puisque cette maxime cinématographique lui revient. Laisser passer la lumière, c’est tout l’enjeu de cette exposition multi-sensorielle qui prend tout son sens dans son expérimentation la plus immédiatement physique. Entre vertige, brouillard, vibrations, trompe-l’œil, miroirs et anamorphoses, laissez-vous donc aller au changement d’état, d’angle de vue, de posture… autrement dit, soyez fêlés, vous ne regretterez pas d’avoir laissé passer la lumière.

Alors, on vous a convaincu ? N’hésitez pas à nous écrire pour nous parler de vos propres coups de coeur, et à bientôt pour l’édition coup de cœur automne-hiver, on a hâte !