Je rate mon cerveau pré-internet, Romain Tardy

« Le cinéma est un mélange parfait de vérité et de spectacle. », François Truffaut.

« L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique, de formes assemblées dans la lumière. », Le Corbusier.

Vérité, spectacle, jeu, magnifique, lumière. Ce sont tout autant de promesses qui nous sont faites et que l’on peut attendre de l’union si parfaite et fascinante du premier et du septième art, autrement dit de l’architecture et du cinéma. Cette alliance entre le concret et l’abstrait, entre le figé et le mouvement, c’est la naissance d’un art bien particulier qui l’a rendue possible : le mapping vidéo.

L’ENVERS DU DÉCOR

Le mot « Mapping », en anglais, signifie la cartographie, et plus particulièrement, le mapping vidéo consiste à prendre en compte la surface, les volumes, les angles et toutes les autres singularités d’un support figé en relief, afin de projeter sur lui une vidéo qui lui sera parfaitement adaptée. Il s’agit donc de projeter des animations, des images génératives et autres contenus visuels sur des surfaces tridimensionnelles comme des châteaux, des immeubles, des dômes, des voitures, un visage, etc. 

Plus concrètement, grâce à des logiciels dédiés (MadMapper, Modulo Pi, Millumin, Rosulome…), les video mappeurs modélisent virtuellement le support sur lequel ils comptent travailler, chacune de ses spécificités, puis créent par-dessus des animations vidéos qui seront ensuite exportées puis projetées sur les formes réelles pour proposer aux spectateurs une expérience esthétique, collective et très souvent sonore.

Square Cube, Etienne de Crecy « Beats and Cubes » Live Show, 2007, 1024 Architecture

Cet art qui appréhende chaque relief comme potentiel support de projection aspire ainsi à créer de nouveaux univers, à redonner vie et à réinterpréter des espaces ou éléments auparavant figés dans leur histoire aussi bien que dans leur forme. Il en découle une infinité de possibilités toutes plus étonnantes et hypnotisantes les unes que les autres, notamment dans la façon dont les artistes spécialisés dans cette discipline parviennent à jouer avec leurs supports et leurs œuvres pour créer de véritables illusions d’optiques qui viendront jusqu’à vous faire douter de la forme originale du support de projection.

Evolució, Signal Festival version, Onionlab

Evolució est un projet qui s’articule autour de l’abstraction graphique et sonore du concept même d’évolution, qui est interprétée comme la transformation, la construction et l’altération de la réalité à travers le temps : l’évolution comme processus de création discontinu. Dans cette vidéo, l’œuvre est projetée sur la façade de l’église Santa Ludmila à Prague.

UNE BRÈVE HISTOIRE DU MAPPING VIDÉO

Le premier mapping vidéo remonte à 1969, lorsque Disneyland inaugurait sa toute nouvelle Maison Hantée, où des têtes désincarnées furent projetées de façon à créer l’illusion de têtes réelles. Autre date clef de l’histoire du mapping vidéo: 1980, date à laquelle l’artiste Michael Naimark a l’idée de filmer des personnes interagissant avec des objets dans un salon, puis de projeter ce qu’il avait filmé sur un mur vide afin de créer l’illusion de leur présence.

A la fin des années 1990, le mapping vidéo gagne en légitimité dans la sphère artistique puisqu’il est étudié académiquement pour la première fois, et ce à l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill dans le cadre d’un projet intitulé Office of the Future. Ce projet visait à connecter des bureaux de différents endroits en projetant plusieurs individus dans l’espace de bureau comme s’ils étaient vraiment là physiquement. Depuis lors, le mapping vidéo ne cesse de se développer.

En 2011 se tient la première édition du concours international de mapping vidéo au salon Heavent Paris au Parc des expositions de la Porte de Versailles. Et aujourd’hui, c’est en France qu’a lieu chaque année le plus grand évènement de mapping architectural urbain du monde. Il s’agit de Chartres en Lumières, évènement qui s’étale d’avril à octobre et qui met en lumière et en musique pas moins de 26 sites du centre-ville.

Video Mappi Festival (2018), Lille

Autre exemple d’actualité, le Video Mapping Festival aura lieu à Lille du 11 au 27 mars 2021 et illuminera de mille feux le beffroi de l’Hôtel de Ville. Si initialement pas moins de 11 bâtiments devaient être illuminés dans la ville, les conditions sanitaires n’ont pas laissé le choix de la révision des ambitions premières du festival. Toutefois, le beffroi promet un spectacle magnifique que nous ne pouvons que vous encourager à aller voir pour découvrir par vous-même l’expérience du mapping vidéo en direct.

LA PARTICULARITÉ DU MAPPING VIDÉO D’UN POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE

Une grande force de l’association du cinéma et de l’architecture est la façon dont elle permet l’avènement de nouvelles perceptions et sensations qui elles-mêmes rendent possible la conceptualisation de nouvelles idées à portée philosophique et existentielle. En effet le cinéma, cet art industriel reposant sur une invention technique récente (première projection d’un film Lumière en 1895), n’est pas un « art de l’image » ordinaire, c’est-à-dire celui d’une image figée, mais bien plutôt un art qui illustre plus fidèlement notre réalité instable et mouvante en se faisant (quasi)matière animée et vitalisée. « Le cinéma, précisément parce qu’il met l’image en mouvement, ou plutôt dote l’image d’un auto-mouvement » (Deux régimes de fous : textes et entretiens, Gilles Deleuze) est particulièrement intéressant puisqu’il reprend et amplifie la définition de l’art comme capture de force.

Il apparaît dès lors que dans le cadre du cinéma, l’image prend vie et devient ainsi sujet plutôt qu’objet. Elle se forge une existence physique, s’émancipe de son statut de simple représentation et devient de fait une « apparition » au sens de Bergson. Autrement dit, elle devient proactive et constitue en elle-même un système d’actions et de réactions presque autosuffisant qui n’a plus besoin d’être aperçu mais existe en soi comme ébranlement et effervescence. C’est précisément l’idée que soutient Merleau Ponty dans L’œil est L’esprit : « La vision reprend son pouvoir fondamental de manifester, de montrer plus qu’elle-même. Et puisqu’il nous est dit qu’un peu d’encre suffit à faire voir des forêts et des tempêtes, il faut qu’elle ait son imaginaire. Sa transcendance n’est plus déléguée à un esprit lecteur qui déchiffre les impacts de la lumière-chose sur le cerveau, et qui le ferait aussi bien s’il n’avait jamais habité un corps. Il ne s’agit plus de parler de l’espace et de la lumière, mais de faire parler l’espace et la lumière qui sont là. »

Et combiner cette puissance visuelle et conceptuelle à l’architecture, c’est ajouter à cette transcendance la puissance et la poésie extrême que constitue la force du temps. L’architecture, c’est la solennité d’un encrage qui donne au cinéma toute la dimension noble et écrasante d’une autorité sage et silencieuse.

Pradoxa, Onionlab : mapping 3D jouant avec le concept de voyage dans le temps. Projection sur le bâtiment du Palazzo Eni lors du Solid Light Festival à Rome.

Enfin, le fait d’utiliser un support en relief et à l’histoire singulière apporte un caractère par définition unique car sur-mesure à l’œuvre. Mais ça n’est pas tout. Cela lui apporte aussi une dimensions plus incarnée et palpable qui rend l’expérience des spectateurs d’autant plus intense qu’elle les renvoie eux-mêmes à leur incarnation et à la façon dont ils habitent le monde, les espaces, les lieux, les bâtiments. La présence même de ces supports rappelle les spectateurs à leur situation, à leur façon de percevoir l’œuvre en tant qu’habitants d’un corps qui possède des yeux et une perception elle-même singulière.

« Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là- bas devant nous, n’y sont que parce qu’elles éveillent un écho dans notre corps, parce qu’il leur fait accueil. » (L’œil et l’Esprit, Merleau-Ponty).