RED STARS CONSTELLATIONS, Jérémie Bellot x Ena Eno x Julien Desbrosses

Jérémie Bellot est architecte et artiste plasticien. Il a fondé le collectif AV Exciters en 2012, collectif composé d’architectes, de graphistes, de musiciens et d’ingénieurs qui utilisent les arts technologiques pour transmettre une expérience immersive de l’architecture.

A la frontière entre réel et virtuel, le collectif tend à travers la réalisation d’installations et d’œuvres trans-média à l’amélioration ou à la révélation des relations entre l’architecture et l’homme, posant l’architecture virtuelle et la métamorphose architecturale par le pixel, la lumière et le son au centre de sa réflexion. Le groupe utilise l’audiovisuel comme outil de recherche et d’expression architecturale capable de révéler la qualité d’un lieu ou d’un projet.

Jérémie Bellot

Comment décrirais-tu l’art numérique ?

« Je dirais qu’il s’agit de la création liée au langage numérique; de l’interaction, de la rencontre entre l’humain et le programme. Lorsque l’on parle de programme, il s’agit bien du résultat du code informatique, et tout l’enjeu de ma démarche artistique se joue dans cette rencontre. En détournant des protocoles existants, l’artiste numérique raconte des histoires et crée des situations.

A- TILES / AVEIRO / PRISMA, AV Exciters

L’art numérique permet au public d’aborder différemment le monde numérique et ses interfaces , certains projets questionnent la société et son rapport au numérique, d’autres utilisent le numérique comme matière première: ordinateur, réseau, langage et interfaces dans leur processus de conception et de production artistique.  »

 

Qu’est-ce qui t’a poussé à faire de l’art numérique ?

« Architecte de formation, je me suis tourné rapidement vers une pratique artistique de l’architecture par l’image et la lumière. Je voulais permettre aux gens de vivre une expérience sensible et intense de l’espace par l’image, la géométrie, les mathématiques et la beauté des formes tridimensionnelles dans l’espace vécu et l’espace perçu.

En tant qu’artiste plasticien j’ai intégré de nouvelles réflexions dans mon processus de conception. Plus précisément, je me suis intéressé à la façon dont de nouvelles interfaces pouvaient inciter au repli sur soi dans le monde physique (c’est ce cas de la réalité virtuelle ou des smartphones par exemple), alors que je considère qu’il est au contraire essentiel de maintenir le lien social grâce à un champ visuel commun et une expérimentation collective du réel.

En effet, mon intérêt pour l’architecture immersive, et notamment pour les fulldomes, s’explique beaucoup par sa capacité à créer un espace d’échanges. Echanges de regards, de paroles, d’énergies… Et dans ce partage, l’œuvre devient plus riche et participe à lutter contre un numérique individualisant. »

Qu’est-ce qui t’anime dans l’exploration de nouveaux medias ?

« Ce qui m’anime le plus, c’est ma passion pour la géométrie tridimensionnelle et polyédrique, l’architecture et l’espace. C’est cette passion qui me pousse à rechercher de nouvelles formes, des nouveaux solides en me fondant sur les recherches passées. L’architecte Buckminster Fuller m’a d’ailleurs toujours inspiré et je lui rends directement hommage dans certaines de mes œuvres (Bucky Dream , Synergetics…) et dans mon travail d’architecte sur les espaces immersifs en utilisant des principes liés aux structures géodésiques. »

Quels sont tes outils en tant qu’artiste numérique ? Quelle est ta technique ?

« La question de l’outil informatique se pose dans le cadre des recherches que j’effectue en m’appuyant sur des croquis que je réalise grâce à des logiciels très divers. J’utilise Cinéma 4D mais aussi des logiciels plus simplistes comme Google SketchUp, et j’utilise également TouchDesigner et Unity. Pour mes travaux de Mapping, j’utilise le logiciel MadMapper qui a été créé par les tontons de 1024 Architecture

En ce qui concerne la construction des structures en revanche, je travaille avec des tôliers, des entreprises spécialisées dans le thermolaquage, des menuisiers… Nous sommes alors amenés à travailler avec des matériaux bruts et à presser du métal, peindre, couper du bois… Ce sont des étapes essentielles dans mon travail de plasticien. » 

Bucky Dream, AV Exciters

Quel est ton parcours ? As-tu suivi une formation spécifique ?

« J’ai étudié l’architecture pendant plusieurs années à Grenoble. J’ai notamment travaillé sur les objets communicants, la conception de micro-architecture sur l’espace public. Puis j’ai déménagé à Strasbourg, j’y ai terminé ma formation d’architecte et j’ai suivi une formation de cinéma en parallèle. J’ai beaucoup étudié le cinéma de Fritz Lang. Ce cinéaste visionnaire travaillait beaucoup sur les maquettes, les transferts d’échelle et les jeux de miroirs. Cela m’a beaucoup inspiré dans mon travail d’architecte qui est dès lors devenu très marqué par l’univers cinématographique

Après mes études d’architecture, j’ai monté un collectif avec notamment Sébastien Schnabel (VJ issu de la scène free-party des années 1990), Josselin Fouché (camarade des bancs d’école et graphiste multimédia), et ma compagne Anne-Sophie Acomat (architecte). Nous avons commencé à travailler sur la création d’installations immersives qui utilisaient des matériaux bruts comme le bois ou le métal par exemple et à réaliser des dispositifs scéniques numériques. » 

Quelle est ta source d’inspiration ?

« Ma première source d’inspiration est incontestablement la nature. Par nature, j’entends la géométrie et les structures végétales et animales, l’architecture des lieux et des espaces, mais aussi dans une dimension plus large les étoiles et l’univers dans son ensemble

Je fantasme beaucoup sur l’espace. Je le perçois comme un paysage à part entière et je suis convaincu que mon imaginaire doit beaucoup à l’astronomie. Beaucoup de projets sur lesquels je travaille sont d’ailleurs liés à cet univers : les polyèdres que j’imagine sont à mes yeux semblables à des planètes ou des étoiles, et les sculptures que je réalise permettent au public de vivre une expérience onirique dans ces paysages célestes. Bien sûr, les mathématiques sont également une source d’inspiration puisqu’elles conditionnent la réalisation des œuvres que je conçois. » 

Des projets que tu aimerais mettre en avant ?

« La première œuvre dont j’aimerais parler s’intitule A Metabolist Utopia. Il s’agit d’une expérience visuelle, un voyage dans le mouvement architectural métaboliste, un mouvement utopiste japonais apparu après la guerre et qui propose de reconstruire une ville selon des formes biomimétiques. Pendant 2 ans, j’ai donc reconstruit et augmenté virtuellement certaines villes et certains bâtiments comme la Helix City (Kisho Kurokawa) ou les Golgi Structures (Fumihiko Maki) afin de pouvoir proposer aux spectateurs de les explorer.  

A Metabolist Utopia, Jérémie Bellot X Ena Eno X Steph Cl-

Ce projet a beaucoup évolué, il a pris plusieurs formes. L’artiste Ena Eno, le violoncelliste Steph Cl- et moi-même l’avons ainsi joué sous dôme à Montréal, Bruxelles, Aix-en-Provence, Metz et à Strasbourg… c’est un projet passionnant, et nous travaillons sur d’autres formats issus de ce projet. Nous allons d’ailleurs en proposer une version condensée pour le Centre d’Art Numérique du Château de Beaugency dans les mois à venir. »

A Metabolist Utopia, Jérémie Bellot X Ena Eno X Steph Cl-

« Une autre œuvre que je voudrais présenter est Paysages. C’est le projet que j’ai mis le plus de temps à produire pour le moment Il s’agit d’un triptyque de paysages que j’ai réalisé en modélisation et impression 3D. D’un environnement topographique montagneux et escarpé émerge une ville froide et austère . La modélisation et la transformation de ces trois paysages nous propose une lecture évolutive : avec un système de captation infrarouge, on décèle et on interprète les variations topographiques du paysage pour en émettre des notes ou des mélodies qui ensemble forment un tout harmonieux. J’ai vraiment imaginé une forme d’analogie de l’objet et de sa matière avec le vinyle, comme si on en extrudait un sillon.

Ce projet raconte l’harmonie instable entre trois univers, trois paysages différents qui sont comme trois entités propres ayant chacune leur univers sonore, mais qui à leur lecture synchrone nous emmène dans un environnement sonore symphonique. Je raconte la coexistence, l’évolution d’un paysage mais aussi la possibilité ou l’impossibilité de faire corps pour la nature et la ville.

L’ensemble de la sculpture est filmé, et la vidéo obtenue est projetée à grande échelle sur le mur. Les spectateurs se retrouvent alors plongés dans ce paysage et expérimentent la relation entre l’objet et le paysage virtuel, entre les échelles microscopique et macroscopique par un important transfert d’échelle. Je souhaite prolonger cette œuvre par une série d’œuvres autour des paysages numériques. »

Paysages, Jérémie Bellot X Ena Eno X Sylvain Belbart

Si vous voulez en découvrir plus encore sur cet artiste hors du commun, n’hésitez pas à visiter son site : http://jeremiebellot.com/